Le revirement du FMI

Erreur ou pas erreur ? Et si « erreur », celle-ci est-elle normale, ou bien inexcusable ? Quand le F.M.I. indique que les « multiplicateurs » ne sont plus les mêmes, le monde s’agite.

On touche là à trois questions essentielles :

  • quelle marge d’erreur peut être autorisée pour une des institutions les plus puissantes du monde, dont les recommandations en matière de politique économique sont des diktats qui pèsent sur la vie de centaines de millions de gens ?
  • l’économie étant basée sur des prévisions, faites à partir de courbes statistiques et historiques, faut-il faire confiance les yeux fermés à ces prévisions ?
  • l’économie peut-elle être séparée de la politique ?

De quoi parle-t-on ? Eh bien, avec un peu de recul, toujours sain pour la réflexion économique, d’un des derniers documents de travail publiés par le FMI en janvier 2013, indiquant que les multiplicateurs budgétaires ne sont pas ce à quoi on s’attendait, autrement dit que l’impact des mesures d’austérité sur la croissance est largement supérieur aux prévisions.

Alors qu’il ne s’agit justement que d’un document de travail, et que, selon ses auteurs, il ne représente pas (encore) les vues officielles du FMI, toute la presse et une grande partie du monde politique s’en empare, jetant l’anathème sur le FMI, « on vous l’avait bien dit ». La Grèce et l’Espagne respirent un peu, l’Allemagne reste totalement silencieuse, les journaux de gauches, les militants de « Occupy Wall Street » et autres lieux diffusent largement l’information.

En quelques heures, la messe est dite. Le FMI est un grand méchant loup au service du capitalisme qui a commis une erreur digne d’un élève de primaire, et qui est bien embêté de devoir l’avouer.

En réalité, les choses sont loin d’être aussi simples que cela.

Le F.M.I n’a pas poussé tant que cela à l’austérité

Ou plus exactement, les demandes du F.M.I. ont été nettement moins drastiques que celles que les Européens se sont imposés eux-mêmes. La position extrêmement dure de l’Allemagne à l’égard des pays en difficulté, et son refus historique de l’inflation, qui découle d’une politique de soutien des dépenses publiques, ont beaucoup joué. L’Allemagne est un des poids lourds de l’Europe, lorsqu’elle refuse de financer un projet ou une aide, il est quasiment impossible de faire aboutir le projet.

Derrière la volonté politique de l’Allemagne, vient la B.C.E., la Banque Européenne, dont le siège est à Francfort, au coeur de l’Allemagne Financière.

Son président, Jean-Claude Trichet, a régulièrement affirmé que l’austérité budgétaire en Europe « ne risquait pas de provoquer de stagnation en Europe » et n’est jamais revenu sur ses positions. Or la B.C.E. est statutairement indépendante des états, et avait la possibilité de mener une politique différente, et de jouer un contrepoids face à la volonté allemande.

Jean-Claude Trichet et la B.C.E., jusqu’à maintenant, n’ont pas commenté sur le document du F.M.I., et n’ont donné aucun signe d’infléchissement de leurs positions.

Enfin, le rôle des agences de notation, qui dégradaient les notes des états ne mettant pas en place une politique de forte austérité, ne doit pas être négligé. Car il est extrêmement difficile de faire cavalier seul, lorsqu’une note dégradée renchérit de façon dramatique le coût du financement et des politiques de soutien.

Au contraire, il faut reconnaître que le FMI a averti dès 2010 des risques liés à une politique d’austérité excessive, et de la spirale récessionniste qui risquait de se mettre en place. Olivier Blanchard, le même qui co-publie ce document de travail, le soulignait en mai 2010.

Erreur ou processus de prévision ?

Aucune prévision n’est juste à 100%.

La prévision, budgétaire pour une entreprise, macro-économique pour un état, est une projection, basée sur des données historiques et des hypothèses.

Les hypothèses reflètent des options politiques, et sont souvent des moyens d’ajuster des chiffres issus directement des données historiques.

Elles sont nécessaires, indispensables en cas de crise. En effet, dans le cadre d’une modification structurelle forte, comme celle que le monde connait depuis 2009, les comportements des différents agents changent, les paris sur l’avenir faits par chaque individu ne sont plus les mêmes, l’appréciation du risque et de la sécurité se modifie.

Il est donc impossible de faire une pure projection des données historiques dans un tel contexte.

Et tout aussi impossible de se référer aux grandes crises passées, comme la crise pétrolière ou le krach des années trente, car les causes et les environnements sont totalement différents.

C’est donc un processus normal d’ajuster les prévisions, et de définir peu à peu, le plus vite possible, de nouvelles courbes, de nouveaux multiplicateurs, adaptés à un contexte particulier.

La seule question qui reste est « aurait-on pu ne pas se tromper » ? Ou du moins « moins se tromper » ?

Car l’impact de l’erreur est « non négligeable », puisque le nouveau multiplicateur montre que la demande intérieure a baissé deux à trois fois plus que prévu.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>