Pourquoi le marché de la traduction a-t-il de beaux jours devant lui ? (Humans need apply)

Les annonces d’oiseaux de mauvais augure sur la fin prochaine du métier de traducteur ne manquent pas dans la presse et sur Internet. La traduction était d’ailleurs un des exemples pris dans la vidéo « Humans need not apply » que nous avions traduite (humainement) en français

Homme en train de traduire sur son PC

Même assistée par ordinateur, la traduction humaine a de beaux jours devant elle

D’après ces derniers, l’évolution de la traduction automatique, dont les résultats seraient toujours plus qualitatifs, assombrirait les perspectives de carrières des professionnels et entreprises du secteur. Pourtant, si l’on s’en tient aux études de marché publiées sur ce sujet, la traduction a le vent en poupe. Comment expliquer ce paradoxe?

Pour toutes les entreprises, organismes gouvernementaux ou organisation à but non lucratif, adapter les produits et services fournis à leurs clients nationaux et internationaux est une condition sine qua non à leur développement. Un marché globalisé requiert des communications globalisées: dans ce contexte, qui parierait contre l’avenir de l’industrie des services de traduction, notamment spécialisées comme la traduction juridique, la traduction financière ou la traduction médicale ?

Les services linguistiques, un secteur en pleine croissance

Selon l’étude annuelle du marché de l’industrie des services et technologies de la traduction, localisation et interprétation publiée par Common Sense Advisory, en 2015, le marché des services linguistiques externalisés représentait plus de 38 milliards de dollars (un peu plus de 34 milliards d’euros). Il s’agit d’un marché en perpétuel développement : son taux de croissance de 6,46% en 2015 représente une légère augmentation par rapport à l’année précédente, où celle-ci a été de 6,23%.

Drapeaux symbolisant toutes les langues

Un marché mondial contrasté, mais globalement en croissance

Une performance qui reste impressionnante étant donné les pressions qu’a subi le marché. En effet, au niveau mondial, ce taux de croissance est sensible aux événements économiques et politiques. De plus, l’année écoulée a été caractérisée par les fluctuations des taux de change, des difficultés persistantes dans l’économie européenne, une conjoncture économique sans précédent en Russie en raison des sanctions et de la chute du prix du pétrole et le ralentissement de la croissance chinoise.

L’Europe continue d’être le centre de gravité de l’industrie des services linguistiques

Avec 53.90% des parts de marché, l’Europe représente encore plus de la moitié du chiffre d’affaires à l’échelle mondiale, loin devant l’Amérique du Nord (34,82%) et l’Asie (10,49%). Malgré les obstacles économiques et diplomatiques, le Vieux Continent continue d’asseoir sa puissance, notamment grâce aux performances plus fortes dans le Nord et de la stabilité dans l’Ouest.

Le Sud de l’Europe, quant à lui, est resté relativement stable, alors que l’Est a chuté, en partie en raison de la baisse du rouble et des sanctions imposées à la Russie. L’Amérique du Nord a cédé quelques points de parts de marché, et ce malgré une économie forte, imitée par l’Amérique latine et l’Océanie qui se trouvent dans le même cas. Quant à l’Asie, notons que l’analyse de sa croissance, d’un demi-point, ne doit pas négliger le fait qu’un fort pourcentage des tâches de services linguistiques effectuées pour l’Asie sont réalisées par des compagnies étrangères.

La fragmentation du marché des services linguistiques

Le marché de l’industrie des services linguistique est, à l’instar d’autres secteurs de l’industrie des services professionnels tels que les cabinets juridiques ou comptable, un marché extrêmement fragmenté. S’il est vrai que sur l’ensemble des entreprises analysées par Common Sense Advisory (CSA), il existe 502 fournisseurs comptant plus de 50 employés, la majorité des entreprises du secteur (59,71%) ont entre deux et cinq employés.

Clavier avec touche traduire et noms de langue

La traduction automatique reste largement un rêve

Les 109 plus grands prestataires de services linguistiques ne contribuent ainsi qu’à hauteur de 15,47% du total des revenus du secteur.

Qu’en est-il du reste des plus petites entreprises de services linguistiques?

CSA a défini un groupe de 1000 entreprises ayant un fort potentiel de croissance tant grâce à un apport financier que par le biais d’une stratégie de fusion et d’acquisition. Elle souligne cependant que les 16997 autres sociétés, même si leurs profits sont bien moindres, représentent la majeure partie du chiffre d’affaire du secteur.

Les services linguistiques, une multiplicité de services

Pour les prestataires de services linguistiques, il existe trois catégories principales de services : les services linguistiques proprement dits, les services technologiques et les services non-linguistiques.

  • Les services linguistiques représentent sans surprise la part du lion des revenus des entreprises du secteur (92,20%). Il s’agit de revenus provenant principalement de la traduction écrite de textes, mais aussi des services d’interprétation ainsi que des tâches de localisation, de doublage ou de sous-titrage, entre autres.
  • Les services de technologie linguistique représentent 2,8% des revenus du secteur. Il s’agit par exemple de logiciels pour des travaux écrits tels que les mémoires de traduction, des outils pour la gestion de la terminologie et des systèmes pour la traduction automatique (MT) et systèmes de gestion de traduction (TMS).
  • Les services dits non-linguistiques représentent 5% des revenus des fournisseurs de services linguistiques. Ce sont généralement des services de conseil, de création et de formation.

Les évolutions à terme

Dans un contexte où les entreprises se doivent d’être proches de leurs clients partout dans le monde, la traduction et l’adaptation des services et produits sont plus que jamais nécessaires. Néanmoins, le marché évolue peu à peu : la montée des services de technologie linguistique indique que des traducteurs vont travailler – de plus en plus – pour alimenter et contrôler des algorithmes qui leur préparerons le travail.

Les percées déjà accomplies dans certains secteurs (traduction automatisée de textes techniques très structurés, au vocabulaire circonscrit et aux risques d’ambiguïtés de sens extrêmement limitées comme les manuels d’utilisation ou les notices médicales) n’ont pas une qualité suffisante aujourd’hui. Et dès que l’on sort de ces périmètres extrêmement restreints, la traduction humaine devient au contraire une nécessité : une erreur de sens dans un protocole de test, dans une étude médicale, serait une catastrophe…

Mains de deux juristes avec un papier

Traduction de contrat : une erreur de virgule a couté plusieurs millions

La traduction automatique est l’un des rares domaines où l’on va « moins vite que prévu ». Dans les années soixante-dix, on voyait surtout la limitation de puissance des ordinateurs, mais ce n’est plus l’obstacle principal à franchir.

Par contre, on voit aussi que beaucoup de TPME utilisent des services de traduction automatisés gratuits, faute de moyens. Ce n’est pas une menace pour les traducteurs, car elles n’auraient jamais fait appel à eux, pour des raisons budgétaires.