La répartition de la richesse créée

La répartition de la richesse est un point essentiel des politiques économiques. Une fois que l’on a décidé des mécanismes globaux et de la logique de cette répartition, on peut alors déterminer les recettes et les besoins de l’État, et mettre en place une politique économique.

En schématisant à l’extrême, deux thèses s’opposent : la première, celle des libéraux, refuse au maximum la répartition de cette richesse par l’état, fait confiance au marché et à sa « main invisible » pour rémunérer les différents acteurs de la meilleure façon possible et assurer une croissance profitable pour tous ; la seconde, celle qu’on qualifie de socialiste, voire de communiste, à l’extrême, considère au contraire que cette répartition naturelle n’est pas efficace, et que la répartition de richesse effectuée par l’état doit être importante, prélevant des impôts élevés pour les réinjecter dans l’économie sous forme d’aides et d’investissements.

A l’intérieur de ces deux cadres totalement différents, de nombreuses nuances existent. Néanmoins, l’essentiel est brossé en quelques lignes, sachant qu’au delà de la dimension éthique, tous se posent la même question : quelle est la meilleure méthode pour la société, celle qui profitera à tous ? Une société va-t-elle bien quand ses riches vont bien (comme le disait Paul Dubrule, un des deux fondateurs d’Accor, dans un reportage qui lui était consacré) ? Sont-ils un moteur d’entrainement suffisant pour créer de la richesse pour tous ? L’argent est-il la motivation principale d’un entrepreneur, d’un salarié ? Quelle est la place du revenu au milieu des différentes motivations ?

La vision libérale : la productivité marginale des agents.

C’est par exemple ce qu’affirme Alexandre de Juniac, le PDG d’Air France, dans un article expliquant comment et pourquoi la compagnie aérienne passe aux trente-cinq heures.

 On oppose de manière fausse la répartition des revenus à la production de richesses. Si on répartit la richesse produite en fonction de la productivité marginale des agents économiques, alors la croissance est optimale.

Cette vision est celle de la droite, avec simplement une marge d’ajustement sur le volume de politique économique.

Or, exprimée ainsi, en référence absolue, elle est absolument fausse.

La productivité marginale n’est pas toujours un indicateur « faisant sens »

Le calcul de la productivité marginale ne fonctionne pas dans de nombreux cas – et, paradoxalement, en particulier, dans le cas du transport.

  • Comment dans un avion, déterminer la productivité marginale d’un steward supplémentaire, exigé pour des raisons de sécurité ?
  • Comment dans un train, déterminer la productivité marginale d’un « siège » supplémentaire, sachant qu’il y a un effet de seuil, lié au wagon ?
  • Comment, en général, déterminer la productivité marginale des investissement dans des infrastructures, dont la production de richesse sera conditionnée par les utilisateurs de ces infrastructures ?

Il est théoriquement possible de définir des modèles permettant d’évaluer, au niveau macro-économique, certaines de ces données, mais la traduction de ces modèles en valeurs micro-économiques permettant de définir un salaire est impossible.

La répartition de richesse doit avoir pour but de permettre la production de richesse, mais dans quel cadre ?

Néanmoins, le mécanisme de production de richesse est complexe, et nécessite de nombreux agents qui ne sont pas directement producteurs de richesse.

A l’inverse, des agents qui produisent de la richesse directement peuvent en détruire au niveau global.

Prenons l’exemple de l’industrie du tabac : en France, de façon directe et indirecte, elle fournit un emploi à des milliers de personnes. Elle rapporte chaque année 15 milliards de recettes fiscales à l’état. Mais elle a un effet destructeur sur la santé publique, et, par le biais des soins aux personnes atteintes de cancer liés au tabac, et autres affections pulmonaires, elle coûte aujourd’hui 45 milliards à la collectivité.

Dans une société totalement libérale, sans système de santé étatique, ou très insuffisant (Etats-Unis ou pays pauvres), le coût médical est supporté directement par les consommateurs, via des assurances privées. En revanche, les recettes liées aux taxes vont dans la poche de l’état.

Dans un tel cas de figure, on pourrait – en caricaturant – estimer que l’industrie du tabac est fortement créatrice de richesses, et doit donc être rémunérée, et recevoir une part importante de la richesse.

Certes, l’industrie du tabac est un cas particulier, et personne ne nie ses effets négatifs. Pourtant de nombreux députés continuent à la soutenir, pour « le bien » de leur commune. Cet exemple montre donc le principal problème de la répartition « à la productivité marginale » : le point de référence.

staline-impôts

La vision socialiste : une politique de répartition forte assurée par l’état

Cette vision, qui est partagée par des familles politiques très variées, considère que l’état a un rôle majeur dans la réalisation et l’encadrement des infrastructures nécessaires à la collectivité.

Au lieu de s’en tenir strictement à des missions régaliennes (armée, justice), l’état va donc s’immiscer dans la vie économique,

  • réaliser des investissements importants (communication, autoroutes, etc)
  • assurer des missions de « service public » plus larges, comme l’éducation, la santé, la poste, sans les laisser totalement sous le contrôle du privé, justement pour éviter que la répartition marginale conduise à délaisser des zones du territoire, moins peuplées, moins profitables, les enfermant dans un cercle vicieux de désertification et de décroissance
  • imposer des salaires minimum
  • retransférer, par le biais des aides et des impôts, une partie de la richesse produite aux agents les plus pauvres

Le poids des prélèvements obligatoires augmente fortement, ce qui refusent les libéraux.

Néanmoins, même dans un pays comme les Etats-Unis, où la pression sur les salaires a conduit à la création de très nombreux emplois sous-payés, certains patrons de grands groupes commencent à réclamer une autre politique, ayant réaliser un point essentiel : ils sont riches, non pas grâce à la « richesse produite », mais grâce à leurs clients.

La richesse ne peut être durablement produite que si elle est consommée

On revient en quelque sorte aux mécanismes mis en place par Henry Ford, qui payait généreusement ses ouvriers pour que ceux-ci puissent acheter ses voitures.

Une grande partie de la crise actuelle est liée à l’appauvrissement des consommateurs. Les calculs de productivité ayant mis en concurrence les agents locaux avec ceux de pays en voie de développement, les industries ont fortement délocalisées, heureuses dans un premier temps de pouvoir mettre sur le marché des produits moins chers, parce que fabriqués dans des pays aux salaires très inférieurs, et aux prélèvements sociaux faibles.

En se généralisant, cette pratique est génératrice de chômage et de pertes de revenus. Les clients traditionnels ne peuvent donc plus acheter les produits qu’ils consommaient, tandis que les nouveaux marchés ne peuvent pas absorber des produits toujours vendus trop chers pour eux.

La charge des chômeurs pèse de plus en plus sur la société, et détourne les fonds de l’état de l’investissement en infrastructures productives.

La réponse des libéraux est de demander moins de répartition, sans voir qu’ils génèreront ainsi plus de pauvreté à moyen terme, et donc moins de richesse pour eux même, car la production trouvera de moins en moins d’acheteurs.

L’efficacité en question

La véritable question est celle de l’efficacité de la répartition de la richesse. Loin des visions doctrinales, celle-ci doit se faire en respectant de nombreuses contraintes contradictoires, et ne peut être qu’un ajustement « au mieux ».

La faillite des extrêmes

Le XX° siècle a démontré l’incapacité du modèle communiste à créer de la richesse. La Chine s’est éveillée en introduisant une dose de libéralisme dans son système économique.

A l’inverse, peu de pays sont aujourd’hui ultra-libéraux, et ceux qui le sont avec succès sont dans un contexte extrêmement spécifique (ainsi l’isolement de la Nouvelle-Zélande lui fait nettement moins redouter la concurrence étrangère : les ajustements se font au sein d’un système peu ouvert).

La ré-élection de Barack Obama, malgré les terribles affrontements avec les républicains sur la mise en place d’un système minimum de santé prouve que ce pays aussi souhaite désormais sortir de l’ultra-libéralisme. Il faut sans doute se souvenir qu’avant l’ère Reagan, le taux d’imposition marginal sur le revenu aux Etats-Unis était un des plus élevés au monde : dans les 70%.

D’une manière générale, les comparaisons internationales montrent la réussite stable des pays d’Europe du Nord, qui ont un modèle de répartition des richesses important, avec des taux de prélèvements et des prestations étatiques élevées.

Le contrôle de la dépense publique

Derrière l’opposition entre privé et public, se profile en réalité la critique d’un manque de contrôle de l’efficacité économique de l’état. Intervenant par nature dans un domaine où la sanction économique n’est pas immédiate, l’état peut gaspiller énormément.

Cependant, ce gaspillage n’est pas structurel. La bonne santé d’économies comme le Danemark ou la Suède montre qu’on peut prélever beaucoup et dépenser beaucoup en étant efficace. L’Allemagne a aussi une répartition importante des richesses. Le pays a, entre autres, très fortement subventionné les Länders de l’ancienne RDA pour leur faire rattraper leur retard économique.

Le contrôle d’agents internationaux

Les politiques de relance étatiques sont nettement plus difficiles qu’à l’époque des chantiers nationaux de 1848 en France, ou même de la relance keynésienne car l’économie mondiale est ouverte. La concurrence des pays en voie de développement est beaucoup plus âpre, et la répartition des richesses devrait désormais s’envisager à un niveau international, avec des politiques d’aides beaucoup plus importantes.

Soutenant réellement le développement économique des PED, les pays occidentaux s’ouvriront de véritables marchés. La diminution de l’écart de revenus, et donc de salaires, leur sera directement profitable.

Ainsi, en Inde, l’outsourcing informatique important qui a eu lieu a conduit à une très forte hausse des salaires. Dans des villes comme Bungalore, l’informaticien a maintenant quasiment le même salaire qu’en Europe.

L’enjeu de la « recroissance »

Une vision globale, une répartition des richesses créées basée non seulement sur la productivité marginale, mais aussi sur « l’apport marginal à la société« , la diminution des écarts de revenus, tant à l’intérieur des pays qu’entre pays : voilà les enjeux pour une politique économique qui permette à la planète de sortir de la crise, et de connaître à nouveau « Trente Glorieuses« , qui ne pourront survenir que d’une façon globale.

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